Conclusion générale


La prise en compte de la trajectoire de quelques territoires industriels choisis permet d’affiner la compréhension de l’évolution des industries françaises. Elle montre bien son caractère foisonnant au XVIIIe siècle. Si la Révolution menace ce développement, en particulier celui de la fabrication des produits de luxe (soieries lyonnaises et stéphanoises), l’on aurait tort d’ignorer ce que la période révolutionnaire apporte. Si les exportations marseillaises souffrent, la fabrication de la soude chimique profite de l’affaiblissement du commerce du grand port. Après la période de la Restauration marquée par la diversité, partout, comme l’avait remarqué les tenants de la « révolution industrielle » et du take off[121], les années 1830-50 se singularisent par d’importantes transformations techniques qui permettent une recomposition des activités industrielles : autour du métier Jacquard et des industries chimiques à Lyon, autour de la métallurgie de l’acier à Saint-Etienne, autour de la vapeur à Marseille, et avec la réorganisation de l’ensemble productif du Creusot consécutif à l’arrivée des Schneider. Si l’évolution des différents territoires n’est pas homogène dans les années 1860, tous sont profondément touchés par l’arrivée de la grande dépression et certains, comme la Fabrique lyonnaise se transforment tellement qu’ils laissent une impression d’échec. Pourtant le XIXe siècle a été largement le siècle de la « production en miettes », celui où « le vieux était le neuf »[122]. Sans doute le cas du bassin stéphanois montre-t-il le plus clairement, par la continuité de son histoire industrielle assurée par la diversité et le tuilage de ses activités, que l’histoire de l’industrie française, particulièrement entre 1780 et 1880, ne peut pas se réduire à celle d’un échec ni même à celle d’un « retard ».

Ce constat semble confirmé par l’évolution économique d’autres pays. Ainsi, selon Paul Bairoch et Jean-François Bergier, au XIXe siècle, le pays le plus industrialisé serait la Suisse et non pas l’Angleterre en prenant comme référence la valeur des objets manufacturés exportés par habitant. Cette première place helvétique s’expliquerait en grande partie par les performances d’une industrie duale associant des usines textiles plutôt urbaines et une multitude d’ateliers d’horlogerie et de mécanique davantage ruraux[123]. Le même raisonnement pourrait être appliqué au modèle d’industrialisation suédois décrit par Lars Magnusson[124]. La France appartient donc à cette mouvance où l’industrialisation apparaît comme un phénomène contrasté que l’historien doit étudier dans la complexité de ses territoires afin d’en saisir la réalité précise.


Notes :

[121] Walt W. Rostow, Les étapes de la croissance économique, trad. M.-J. du Rouret, Paris, Le Seuil, 1962, 200 p.

[122] Alain Faure, « Petit atelier et modernisme économique », art. cité.

[123] Jean-François Bergier, Histoire économique de la Suisse, Paris/Lausanne, Armand Colin/Payot, 1984, p. 209.

[124] Lars Magnusson, An Economic History of Sweden, Londres/New York, Routledge, 2000.